Voilà trois cépages rouges dans le vent ! En tout cas dans leur pays respectif et depuis quelques années auprès des oenophiles et professionnels du monde entier, curieux de découvrir d’autres cépages, d’autres vins, que les classiques cabernets, merlot, pinot noir, tempranillo, etc..
Il était temps, lors d’un atelier de dégustation organisé par Terre Oenophile, école nomade du vin (Genève, Lausanne, Fribourg et Neuchâtel) de faire un modeste petit point sur ces cépages et d’essayer de comprendre les raisons de cet engouement.
Le Blaufränkisch est le cépage rouge mis en avant en Autriche, principalement dans la région du Burgenland. On le trouve aussi en Hongrie sous le nom de Kékfrankos, en Allemagne (Lemberger), Croatie (Borgonja), Slovaquie (Frankovka), Bulgarie (Gamé), Roumanie (Burgund Mare), .. C’est une croisement naturel du Gouais Blanc avec une vigne de la Hesse rhénane connu sous le nom de Modra Frankinja.
Pendant longtemps cépage d’appoint dans les assemblages, il semblerait que le réchauffement climatique ait fait sont oeuvre, permettant une meilleure maturité et la possibilité d’obtenir des vins un peu moins acides et astringents que fût un temps que les moins de vingt ans ont pu connaitre. Cela couplé avec une nouvelle génération de vigneron-n-es, souvent formés à l’étranger, en Bourgogne, à Bordeaux, en Australie, etc.. qui rapportent avec eux une autre vision du vin, globalement plus orientée vers des vins plus faciles à boire dans leur jeunesse, avec des tanins plus souples que par le passé. La tendance va également vers une dynamique bio, biodynamique, voire naturelle.
Le Blaufrankisch est connu pour sa capacité à bien vieillir et même la nécessité de garder les vins en caves plusieurs années afin qu’acidité et tannicité se fondent. On peut le confondre à l’aveugle avec un sangiovese de Toscane.
En effet, les 4 vins dégustés avaient bien cette fraicheur et cette tanicité, avec un corps en demi-puissance, voire léger, une matière assez fluide à moyennement concentrée, énergique. Comme toujours, des vins issus des meilleurs domaines viticoles :
- Eisenberg « Béla-Joska » 2018 Wachter Wiesler, couleur moyennement soutenue, touche de violacé, frais, fruits rouges, poivre, acidulé, matière légère à demi-puissante, tanins bien présents mais sans dureté, noyau de cerise, bonne longueur. 14,5/20 un vin sur la fraicheur, à servir un peu frais avec une planchette de terrine de campagne, saucisson bien fermier, .. ou encore avec un houmous, caviar d’aubergine, ..
- Soproni Kékfrankos « Steiner » 2018 Weniger, robe moyennement soutenue, touche violacée, graphite, minéral, épicé, assez distingué, bouche énergique, équilibrée, sur la tension, droit, tanins présents et intégrés. Un vin avec de la tenue. A carafer et servir des côtes d’agneau grillées aux herbes aromatiques 16/20
- Leithaberg « BFF » 2020 Joiseph, dans un style infusé, floral, plamplemousse, menthe, nez délicat. Effilé comme un poulsard du Jura, finale fraiche et légèrement tannique. Un vin naturel sous l’influence d’une macération carbonique (en partie il semblerait). Un vent de fraicheur qui manque pas de puissance pour autant ! 16/20 Canailleries de comptoir trendy, aussi à l’aise avec une salade de haricots verts un peu relevée et éventuellement agrémentée d’un peu de lard grillé, qu’avec une côte de porc panée ou un tartare de boeuf thaï, ..
- Burgenland « Reserve » 2018 Moric, robe moyennement soutenue, violatine (on a parfois envie d’inventer des mots:-) épices, ardoise, baie acidulée, attaque soutenue, structuré, tannique, tannins assez fins. Puissance et fraicheur : un peu désarçonnant comme profil. La matière est fluide, digeste et la puissance arrive en fin de bouche, un peu à l’inverse d’un Cabernet Sauvignon qui annonce la couleur dès l’attaque avec plus d’épaisseur et d’ampleur. On imagine un vin de garde ici. 16,5/20 A nouveau, de la polyvalence à table grâce à cette double personnalité fraicheur/puissance.
En résumé, fraicheur et une certaine puissance, on pourrait penser au Sangiovese en un peu plus frais et moins de corpulence. Il serait intéressant de déguster des vins de plus de 10 ans car c’est, dit-on, à partir de ce nombre d’année que le Blaufränkisch prend véritablement ses marques et justifie son récent statut de challenger sur la scène internationale.
Le cépage Mencía fait de plus en plus parler de lui ! C’est de loin le cépage vedette du Bierzo, limitrophe de la Galice. On ne le retrouve nulle part ailleurs, à part en bien moins grande quantité en Ribeira Sacra en Galice et dans le Dão au Portugal. La position du Bierzo est intéressante car c’est une transition entre le climat atlantique du nord de l’Espagne et celui bien plus chaud et sec du centre. C’est une région assez pluvieuse mais moins que la Galice. L’altitude varie entre 450 et 800 m, offrant une grande variété de températures. Traditionnellement le Mencia était planté en plaine avec de forts rendements, le succès actuel est venu avec des vins issus de vieilles vignes plantées en coteaux ! La Ribeira Sacra est une des 5 DO de la Galice, très pentu et donc difficile à cultiver, climat un peu plus chaud que le reste de la Galice mais tout aussi pluvieux.
Nul doute que le réchauffement climatique a permis, dans cette partie de l’Espagne, au cépage Mencia de prendre un peu plus de poids sur le plan international.
Il est souvent comparé au Pinot Noir, à la Syrah, au Cabernet Franc et même au Gamay ! L’idée générale est de revendiquer des vins plus en fraicheur, plus légers, moins boisés que dans le reste de l’Espagne mais également tout aussi complexes.
Les 4 vins dégustés, bien sûr issus des meilleurs domaines viticoles, avaient en commun une certaine austérité avec des tanins et une acidité bien présents, des notes de fruits rouges, cerise souvent, avec un coté plus ou moins animal.
- DO Bierzo « Seleccion de Parcelas » 2020 Dominio de Anza, Mencia majoritaire avec un peu de Bastarda et de Garnacha. Le vin entrée de gamme du domaine, couleur assez légère, nuance framboise, petits fruits, ardoise, épices, attaque ferme et un milieu de bouche entre sévérité et finesse. Tanins un peu rapeux en finale. Ca rappelle un peu l’austérité d’un Hautes-Côtes-de-Nuits. Bonne entrée en matière 14/20 cuisses de poulet aux olives, patate douce confite, ..
- DO Bierzo « La Poulosa » 2017 Bodegas La Vizcaina, Raúl Pérez, couleur moyennement soutenue, carmin, arômes un peu évolués, sous-bois, cuir, attaque assez concentrée et intense, tanins biens présents, acidité un peu dominante en finale, bonne longueur. Un vin très identitaire, sérieux, avec de la puissance et de l’intensité à défaut de finesse. 15,5/20 et une côte de boeuf sur le grill, une !
- DO Ribeira Sacra « Lacima » 2018 Dominio do Bibei, 70% Mencia, 20% Brancellao, avec un peu de Mouraton, Souson et Grenache (si on a bien compris). Couleur moyennement soutenue, carmin, note de cerise, un peu boisé, un coté châtaigne, de la minéralité à l’aération. Attaque soutenue qui oscille entre fermeté et rondeur, un milieu de bouche un chouia maigre, des notes d’élevage (bois). 14,5-15/20 Globalement agréable mais cette bouteille n’a cependant rien d’enchanteur avec une matière un peu creuse et des arômes dominés par le bois. A regouter ..
- DO Bierzo « Roc » 2019 Veronica Ortega, 85% de Mencía, 8% de Doña Blanca et 7% de Palomino. Une couleur plus intenses que les précédents, odeur de baies acidulées, poivre, floral et gingembre ! Attaque soutenue, milieu de bouche droit, ferme, finale ferme, précise. Pas pour la Saint-Valentin mais joli vin avec de la puissance en fin de bouche et une bonne longueur. Un vin en devenir. 16/20 Poulpe grillé aux épices, spare ribs au four, courge confite au gingembre et citron confit et avec quelques lamelles de Pata Negra, ..
Des vins sérieux avec une forte identité, plus du coté de la rusticité que de l’élégance, des vins à carafer afin de les oxygéner, servir dans des grands verres, en automne/hiver, avec une belle viande grillée/rôtie ou encore un cocido gallego, plat typique à base de haricots blancs, viandes, pommes de terre, légumes, ..
Le Xynomavro est un très ancien cépage du nord de la Grèce et principalement de Macédoine, dont le nom signifie « acide noir ». A l’aveugle on peut très facilement le confondre avec le Nebbiolo ! Naoussa est la région du centre de la Macédoine la plus réputée actuellement pour ce cépage. Le vignoble est principalement situé sur les pentes verdoyantes au sud du Mont Vermion. Une fois de plus le réchauffement climatique, tout à fait visible dans différents vignobles, a permis au « rustique » Xynomavro de se civiliser, avec une meilleure maturité des raisins et au finale une matière plus dense et plus fine. Le Xynomavro a la réputation d’être le cépage rouge grec qui restitue le mieux son terroir d’origine dans le verre et est ainsi comparé au Pinot Noir, Nebbiolo, .. . Grand potentiel de garde. Les vins issus de Naoussa sont plutôt structurés et puissants. Il y a d’autres régions de production comme Amyndeo (une région qui monte ..), Siatista, Velvendo, Rapsani et Goumenissa.
Son profil délié, malgré une bonne tannicité, lui donne une certaine polyvalence à table. A noter des arômes de framboise et de tomate séchées en filigrane dans la plupart des vins.
Tout aussi à l’aise avec une cuisine riche, confite qu’avec une cuisine plus dépouillée : poulpe au vin rouge, agneau grillé aux herbes aromatiques, .. pois chiches/tomates/herbes/huile d’olives/brebis frais, ..
- Naoussa Xynomavro 2021 Dalamara, couleur assez légère, à peine violacée, ardoise, tomate séchée, framboise. Attaque moyennement soutenue, prend de l’ampleur en milieu de bouche, matière déliée, sapide, tanins présents, sans dureté, poudreux, note animale, bonne longueur. Autour de 20,00 à 25,00 c’est un excellent rapport qualité prix. 15/20
- Naoussa « Aftorizo » 2018 Thymiopoulos, couleur évoluée, moyennement soutenue, nez délicat, un peu diffus, miel, olives, minéral, un vin qui s’ouvre, à la fois concentré dès l’attaque, ample et en même temps souple, délié, voir caressant, tomate séchée en fin de bouche. En résumé un beau vin délicat et intense. 17/20
- Naoussa « Ciel et Terre » 2019 Thymiopoulos, couleur d’intensité moyenne, un peu plus évoluée, nez intense, minéral, tomate séchée, matière moins concentrée que dans le précédent, un peu moins de finesse, finale avec des tanins bien présents, sans sécheresse, assez long, à attendre une peu. Rien à envier à un bon Barbaresco, par ex. 16,5/20
- Naoussa « Paliokalias » 2019 Dalamara, couleur légère, un peu évoluée, nez discret, épices, poivre, minéral, attaque moyennement soutenue, puis monte en puissance en milieu de bouche, tanins fermes, assez long, probablement le plus « fermé » des 4 vins. A attendre. 16,5/20
Un supplément d’ampleur et d’élégance dans le Xynomavro, en comparaison avec le Mencia et le Blaufränkisch, en tout cas lors de cet atelier de dégustation. A l’aveugle, on imagine un Nebbiolo du Piémont, sans avoir trop de doutes.. Il serait intéressant de faire une dégustation comparative de ces deux cépages, Nebbiolo et Xynomavro. A réfléchir 🙂
BC